Rue des Teinturiers et les ruelles cachées d'Avignon
La plupart des voyageurs font le Palais, le Pont, le Rocher des Doms — et repartent. Il y a une autre Avignon, celle des ruelles médiévales, des cours intérieures fleuries et du canal des Teinturiers aux roues à aubes toujours en mouvement.
Il y a Avignon pour les guides touristiques — Palais des Papes, Pont Saint-Bénézet, marchés des Halles — et il y a Avignon pour ceux qui ralentissent. La deuxième ville est plus petite, plus silencieuse, et infiniment plus attachante. Depuis qu’on loue des appartements intra-muros, on passe notre temps à guider nos hôtes vers cette version moins photographiée.
La rue des Teinturiers en est le coeur.
La rue des Teinturiers : l’histoire du tissu dans une rue
Une industrie oubliée le long d’un canal
Au XVIIIe siècle, Avignon était une puissance textile. Le quartier des Teinturiers employait des centaines d’artisans qui teignaient les étoffes — soie, laine, coton — dans les eaux de la Sorgue dérivée depuis L’Isle. Le canal alimentait les roues à aubes qui actionnaient les foulons et les machines à fouler.
Aujourd’hui, ce canal coule toujours. Quatre roues à aubes tournent encore, inlassablement, actionnées par le seul courant de l’eau. Elles n’alimentent plus rien — elles tournent pour le plaisir de tourner, et parce qu’on les a classées monuments historiques avant de penser à les arrêter.
Ce qu’on voit en marchant la rue
La rue fait 400 mètres. On la parcourt en 20 minutes si on s’arrête devant chaque détail.
Les platanes d’abord : centenaires, ils forment une voûte qui transforme la rue en tunnel végétal en été. Même en plein juillet, on marche à l’ombre. La lumière filtre en dappled patches sur les pavés — l’une des lumières les plus photographiables d’Avignon.
Les roues à aubes : la première est visible depuis la rue même, enclavée dans le mur de pierre à droite après le petit pont. La seconde, plus imposante, se trouve au niveau de la Chapelle des Pénitents Gris. Approchez-vous du parapet et regardez en contrebas — la roue tourne dans le courant sombre avec une lenteur hypnotique.
Les façades : des ateliers d’artisans (céramiste, luthier, photographe), des galeries indépendantes, quelques restaurants minuscules avec terrasse sur canal. Ce n’est pas “pittoresque” au sens carte-postale — c’est vivant, habité, avec des vélos à la porte et des chats sur les fenêtres.
Le quartier autour : les courettes secrètes
La rue des Teinturiers est le fil conducteur, mais le quartier autour est tout aussi intéressant. On y trouve ce qu’Avignon a de plus rare : des cours intérieures accessibles.
Rue Velouterie et rue des Fourbisseurs
Parallèles aux Teinturiers, ces deux rues gardent une architecture du XVIIIe quasi intacte. Les immeubles sont hauts (4-5 étages), les portes cochères ouvertes laissent entrevoir des cours pavées avec fontaines. J’en ai compté sept au cours d’une seule balade — et six d’entre elles avaient des plantes qui débordaient des balcons.
Ce qu’on cherche : les plaques de marbre encastrées dans les murs qui indiquent les crues historiques de la Sorgue. La plus haute marque de crue date de 1755. Cherchez à hauteur de genou sur les façades proches du canal.
Impasse du Portail-Peint
Depuis la rue des Teinturiers, prenez la première impasse à droite après la chapelle. Elle se termine sur un portail peint trompe-l’oeil du XVIIIe — une illusion de profondeur sur un mur aveugle. Personne n’y va. C’est votre découverte.
La cour de l’ancien Collège des Jésuites (rue Banasterie)
Pas loin des Teinturiers, la rue Banasterie garde l’entrée d’un ancien collège jésuite dont la cour est parfois ouverte le matin. Si la porte cochère est entrebâillée, entrez. La cour est carrée, sobre, avec un puits central. C’est l’architecture académique de la Contre-Réforme, à l’abandon élégant.
Deux autres ruelles que peu de voyageurs trouvent
Rue du Roi-René
Au nord du centre, la rue du Roi-René descend en pente douce vers la rue de la République. En apparence banale. Mais aux numéros 12 et 17, deux hôtels particuliers du XVIIe ont gardé leurs balcons en fer forgé travaillé — un forgeron différent pour chacun, on distingue les fleurs de lys sur l’un et les feuilles d’acanthe sur l’autre. Personne ne les remarque depuis la rue. Ils méritent deux minutes d’attention.
Place des Trois-Faucons
Petite place anonyme entre la rue de la Croix et la rue du Portail-Matheron. Le soir après 18h, les habitants du quartier y amènent des chaises depuis leurs appartements et s’installent dehors. Ce n’est pas organisé, c’est juste la manière dont ce quartier vit l’été depuis des générations. Si vous passez à ce moment-là, vous êtes les bienvenus.
Le plan de balade que j’emmènerais un ami
Départ : Hôtel de Ville, Place de l’Horloge, 9h30. Durée : 2 heures, à marche très lente.
- Descendre la rue de la Bonneterie (les façades côté sud ont gardé leurs devantures XIXe).
- Piquer vers rue Velouterie — chercher les plaques de crue.
- Rejoindre rue des Teinturiers par le petit pont à l’est.
- Longer le canal jusqu’à la chapelle, s’arrêter devant la roue à aubes.
- Prendre l’impasse du Portail-Peint — 3 minutes, pour l’anecdote.
- Remonter par rue Banasterie — tenter la cour du Collège si la porte est ouverte.
- Café et croissant au Café des Artistes (rue des Teinturiers, côté est) — pas touristique, habitués du quartier.
Ce circuit évite presque totalement le flux touristique du Palais et de la Place de l’Horloge. À 9h30, vous croisez surtout des gens qui vont au travail.
Depuis nos appartements
Mes trois appartements — Lavande Évasion, Lavande Dorée et Cinéma Provence — sont dans le même immeuble, au 13B rue du Bon Martinet, en plein quartier des Teinturiers, à l’intérieur des remparts.
La rue des Teinturiers est donc juste à côté : 2 minutes à pied depuis la porte de l’immeuble. Vous pouvez rejoindre le canal par les ruelles secondaires qui traversent trois cours intérieures semi-publiques — je vous donne l’itinéraire exact à l’arrivée.
Ces ruelles ne figurent dans aucun guide grand public. Ce n’est pas de l’anti-tourisme pour l’anti-tourisme — c’est simplement ce qu’on aurait voulu savoir lors de notre première visite, avant de devenir Avignonnais d’adoption.
À propos de cet article
Où se trouve la rue des Teinturiers ?
Elle longe un bras de la Sorgue dérivé depuis L'Isle-sur-la-Sorgue, dans le quartier sud-est intra-muros. Depuis la Place de l'Horloge, comptez 12 minutes à pied vers la porte Saint-Lazare.
Les roues à aubes fonctionnent-elles encore ?
Oui — quatre d'entre elles tournent encore, actionnées par le courant de la Sorgue. Ce sont des vestiges de l'industrie textile du XVIIIe siècle, classées monuments historiques. La plus accessible se trouve au niveau de la Chapelle des Pénitents Gris.
Peut-on se perdre dans Avignon intra-muros ?
C'est précisément ce qu'on recommande. Le centre est entouré de remparts (on ne peut sortir que par 7 portes), donc on ne peut pas vraiment se perdre de façon problématique. En revanche, les ruelles secondaires ont une personnalité propre que les axes touristiques n'ont pas.